Interview monteurs de chapiteaux
Baltringues & Cie
25 ans d'histoire, de sueur et de toile. Rencontre avec Etienne et Adrien.
Etienne
Baltringues et Compagnie est né d'un besoin très concret. Avec Titoune, on avait déjà notre compagnie, Cirque-En-Spray. On faisait surtout de la déambulation. Comme on ne touche pas de subventions, chaque nouvelle création demandait de trouver de la trésorerie. Et en plus de ça, on n'avait pas de lieu fixe pour s'entraîner ou répéter.
À force d'en parler autour de nous, plusieurs copains nous ont dit : « Achetez un chapiteau. L'hiver, vous répétez dessous. L'été, vous le louez. »
À la base, ce n'était pas un fantasme d'enfant. C'était presque une solution pratique. Mais très vite, on s'est rendu compte qu'un chapiteau, ce n'est pas juste une toile et des mâts. C'est un lieu. Et ça change tout.
Oui, les normes CTS ont évolué, c'est évident. Mais dans le monde du cirque traditionnel et des forains, il y a un vrai poids collectif. On n'a pas été étouffés par les normes.
On monte plus proprement qu'il y a 20 ans, on est plus organisés, et on fait clairement plus attention aux équipes. On monte plus sérieusement. Dès qu'on parle de très grosses structures événementielles, les contraintes sont plus lourdes, mais à mon niveau, on n'a pas perdu en liberté.
Je l'ai découvert dans un bouquin : à l'origine, les baltringues, ce sont les monteurs de chapiteaux. Ceux qui tendent les bâches, qui tapent les pinces... bref, ceux qui montent la baraque.
Historiquement, les monteurs étaient souvent des travailleurs venus d'ailleurs, peu reconnus. Le mot a glissé vers l'insulte que l'on connaît. Nous, on a trouvé ça parfait de se réapproprier ce nom. C'est exactement ce qu'on fait : on monte des chapiteaux.
On nous annonçait du vent à 100 km/h. Les bâches claquaient, les corniches bougeaient fort. Tout le chapiteau respirait. Je décide de monter refixer une chaussette sur le toit. Là-haut, j'ai découvert que le toit oscillait d'un bon mètre verticalement. Un trampoline géant. Quand la tempête est là, on ne sauve pas le matériel, on protège les humains.
C'était à Saint-Cadou. Un bénévole un peu fatigué a lâché un hauban de mât au lieu d'un cliquet. J'ai vu le mât de 9 mètres partir vers moi. J'ai cru que tout s'effondrait : le chapiteau et mon crédit de 25 000 euros sur le dos.
Sept bénévoles ont sauté sur la corde et ont retenu l'ensemble avant que ça ne bascule. On était déjà à 30 degrés. Depuis, mon topo sécurité sur la différence entre hauban et cliquet est sacré.
Pour le festival Ethnofolk, sur de l'enrobé. On n'avait pas de bobcat, tout à la main. Sous le goudron, on a trouvé une dalle en béton armé. On a dû faire chaque trou à la main, un calvaire.
Mais mon moment préféré reste le traçage. Faire des pitagor géants au compas pour que la structure soit parfaite, c'est très satisfaisant.
Adrien bossait avec moi en bénévolat depuis des années. Il a l'expérience de la hauteur (accrobranche) et la maîtrise technique des cordages et des mouflages. C'était le choix naturel. Je lui passe les clés sereinement pour mon nouveau poste en théâtre. Je sais qu'il va assurer.
L'image : les bandes blanches qui défilent sur la route. L'odeur : celle du plastique mouillé quand on rouvre le chapiteau après l'hiver, ou l'odeur du fuel des chauffages qui imprègne tes pulls pour toujours.
Adrien
C'est la gestion. Quand ton nom est sur le contrat, tu es responsable de ta tâche. Quand il est sur la façade, tu es responsable de tout : la sécurité, la réputation, l'humain. On ne monte pas juste un chapiteau, on porte une vision.
Un chapiteau, c'est de la géométrie. Si la base est fausse, tout travaille mal. Les 10 cm au sol deviennent 30 cm en haut des mâts. Les coupoles ne sont plus alignées. Le tracé, ce sont les fondations.
On le sait avec l'expérience. On vérifie chaque étape, chaque sangle. On le voit à l'aspect : pas de plis, pas de bosses, une tension uniforme. Le chapiteau doit avoir l'air "propre".
Terrain en bord de rivière, sol très humide. Au repliage, une pince de hauban a décidé de sortir du terrain toute seule ! Il a fallu réagir instantanément pour sécuriser tout le monde. Garder son calme est l'atout n°1.
Mon chouchou, c'est le Grand Bleu. Il offre plus de défi technique : plus physique, plus haut, plus de contraintes. Le "Tout P'tit" est traditionnel et léger, mais le Grand Bleu, c'est un vrai chantier d'énergie.
La répétition et la précision. Le jongleur travaille des heures pour un geste fluide. Le monteur travaille des heures pour connaître son chapiteau. Dans les deux cas, le public ne voit pas la discipline et la rigueur derrière la finalité.
Quand les chapiteaux sont rangés, on répare le matériel, on gère l'administratif, on visite les futurs lieux de montage. On vérifie les treuils et on prépare la logistique. C'est énormément de travail avant de donner le premier coup de masse.
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