Pour le public, c’est une silhouette bleue ou jaune qui surgit dans un champ — une promesse de fête. Pour ceux qui le dressent, c’est un combat contre la gravité, une partition géométrique et un mode de vie. À l'heure où Étienne Marx transmet les clés de la compagnie bretonne Baltringues et Compagnie à Adrien Le Guellec, nous plongeons dans les coulisses de ce métier de l'ombre.
Si vous suivez la Compagnie Baltringues et que vous voulez les interview entières qui ont permis la rédaction de cet article, retrouvez l'interview complète.
On imagine souvent qu'on achète un chapiteau par romantisme. Pour Étienne, fondateur, la réalité était plus pragmatique : c'était une solution de l'impossible pour assurer la trésorerie et disposer d'un lieu d'entraînement. Le chapiteau n'est pas qu'une toile et des mâts : c'est un lieu, et ça change tout.
« Baltringues et Compagnie est né d'un besoin très concret. Comme on ne touche pas de subventions, chaque nouvelle création demandait de trouver de la trésorerie. Et en plus de ça, on n'avait pas de lieu fixe pour s'entraîner. À force d'en parler, des copains nous ont dit : 'Achetez un chapiteau. L'hiver, vous répétez dessous. L'été, vous le louez.' Ce n'était pas un fantasme d'enfant, c'était presque une solution pratique. Mais un chapiteau, ce n'est pas juste une toile et des mâts. C'est un lieu. Et ça change tout. »
Le nom choisi mérite une explication : baltringue renvoie historiquement aux monteurs de chapiteaux, mal payés et stigmatisés. Le choix du nom était volontairement provocateur et joueur.
« Le mot 'baltringue', je l'ai découvert dans un bouquin de chez Gallimard. À l'origine, les baltringues, ce sont les monteurs de chapiteaux. Ceux qui tendent les bâches, qui tapent les pinces (les 'sardines' géantes). Historiquement, c'étaient des travailleurs mal payés, parfois déclarés à moitié, ce qui a généré des clichés. Nous, quand on a découvert ça, on a trouvé ça parfait. On a choisi ce nom parce que ça nous faisait rire, et parce qu'à l'époque, personne ne s'appelait comme ça. Aujourd'hui, on en voit partout ! »

Monter un chapiteau, c'est transformer un terrain vague en palais sécurisé. Tout commence par le piquetage, c'est‑à ‑dire le traçage au sol : la géométrie initiale conditionne l'ensemble. Une erreur de 10 cm au sol peut se traduire par beaucoup plus en haut des mâts.
« Un chapiteau, c'est de la géométrie. Si la base n'est pas juste, tout le reste travaille mal... Les 10 cm d'erreur au sol deviennent 30 cm en haut des mâts. Les tensions ne sont plus équilibrées, la bâche force, les mâts ne travaillent pas de la bonne manière. Le tracé au sol et le plantage des pinces, c'est comme les fondations d'une maison. »

Le traçage est un moment satisfaisant : on utilise parfois un compas ou des calculs façon Pythagore pour que tout prenne forme. Le levage de la bâche se fait en équipe, deux personnes moulinent les treuils pendant qu'un coordinateur ajuste. Quand la bâche monte, l'ampleur du travail devient visible pour tout le monde.

« On le sait avec l'expérience. On vérifie la tension à chaque étape : les haubans de mâts, les sangles de la bâche... On sait à l'aspect de la bâche si c'est bien monté : pas de plis, pas de bosse et une tension uniforme. »
Le métier oblige à s'adapter aux terrains les plus improbables : enrobé, dalle cachée, pentes… il faut parfois inventer des solutions techniques et accepter des montages longs et usants.
« On a dû monter sur de l'enrobé. La solution était de percer. On loue un perforateur, mèche de 40 mm sur 80 cm de profondeur. Et là , surprise : sous l'enrobé, une dalle en béton armé d'une ancienne cour d'école. On a dû faire chaque trou à la main, sur seulement 20 cm de profondeur. On a doublé le temps prévu, mais la structure a tenu. Un montage épuisant, mais extrêmement satisfaisant. »
La météo est le juge de paix : le vent peut rendre une installation dangereuse. Les chapiteaux sont souvent homologués pour de fortes rafales, mais il y a des limites.
« Octobre 2010, Finistère. On annonçait du 100 km/h. La plupart des chapiteaux sont homologués pour ça, mais en rafales. Là , le vent montait fort. Le public s'est auto-évacué, l'ambiance changeait. Un laçage de 'chaussette' a lâché. Je suis monté sur le toit pour le refixer. Là , j'ai découvert ce que ça fait : le toit oscillait verticalement d'un bon mètre. Un trampoline géant ! Ma compagne m'a hurlé de redescendre. Elle avait raison. Quand la tempête est là , on ne sauve pas le matériel. On ferme tout et on protège les humains. »
Le montage participatif est riche en émotions mais comporte des risques : bénévoles fatigués ou alcoolisés peuvent commettre des erreurs potentiellement graves. L'expérience et la pédagogie sur le chantier sont essentielles.
« Un bénévole, un peu alcoolisé, n'a pas fait la différence entre un hauban (le câble qui tient le mât) et un cliquet (la sangle de la bâche). Il a lâché le hauban. D'un coup, j'ai vu le mât de 9 mètres partir vers moi. Dans ma tête, c'est clair : je suis foutu, 25 000 euros de crédit sur le dos, et j'espère que personne ne va mourir. Heureusement, d'autres bénévoles ont sauté sur la corde et ont retenu l'ensemble. Depuis, je raconte systématiquement cette histoire avant chaque chantier. Une anecdote vaut mieux qu'un long discours. »

Malgré les frayeurs, le caractère humain du travail reste central. Adrien évoque les montages pour mariages : la famille qui se mobilise, la joie des mariés, l'émotion de concrétiser une fête.
« Je pense aux montages pour les mariages. Ce moment où les amis et la famille se retrouvent dans le champ pour concrétiser la fête. On voit dans le regard des mariés leur joie et leur excitation. C'est le début d'un week-end très important pour eux. Ce genre de moment est touchant et rempli d'humanité. »

Étienne quitte la route et confie son matériel et son savoir à Adrien. La transmission implique autant la maîtrise technique que la connaissance de l'esprit de la compagnie.
« Adrien a toutes les compétences techniques. Il connaît la compagnie, il sait gérer les équipes, il a 'l'esprit Baltringue'. Il a appris à concevoir des tyroliennes, manipuler des tirforts, des cordes, des mouflages... Il était déjà béton avant de nous rejoindre. »

« Ce qui change le plus, c'est la gestion. Quand ton nom est sur le contrat, tu es responsable de ta tâche. Quand il est sur la façade, tu es responsable de tout : la relation client, la sécurité, la réputation... On ne monte pas juste un chapiteau, on porte un projet. »

« La répétition et la précision. Un jongleur travaille des heures pour que le geste paraisse fluide. Un monteur travaille des heures pour connaître son chapiteau. Dans les deux cas, le public ne voit que la finalité, pas la discipline derrière. »

L'hiver, loin des camions, le travail continue : administratif, visites de lieux, planning, contrôle et réparation du matériel — tout ce qui prépare les premiers coups de masse.
« Un monteur, ce n'est pas seulement quelqu'un qui plante des pinces. On gère l'administratif, les visites de lieux, le planning, on contrôle et répare le matériel. C'est beaucoup d'organisation avant de donner les premiers coups de masse. »
« Si je devais résumer ces 25 ans ? Pour l'image, c'est la route, le pare-brise et les bandes blanches qui défilent. Pour l'odeur, il y en a deux. Celle du plastique mouillé quand tu rouvres un chapiteau après quatre mois (avec parfois une souris morte dedans, l'odeur est crado mais typique !). Et l'odeur du fuel des canons à air chaud. Cette odeur, même avec des désodorisants, elle reste sur ton pull pour des années. C'est un souvenir bien ancré. »
Si vous voyez un jour le "Grand Bleu" ou le "Chameau" se dresser dans un champ, souvenez-vous : en dessous, il y a des hommes qui écoutent vibrer la toile.


Massue rebond - Collaboration Play/NetJuggler
52cm - 220g
Diabolo Ă triple roulements, baguettes Superglass, 10m Ficelle Henrys et Sac !
Planche et rouleau avec une jolie finition. Produit fabriqué en Allemagne par Pedalo®.
Largeur 1m50, polyester 100 %, certification. Choix de couleurs et de longueurs.
Aucun commentaire ou question ! Soyez le premier !